L’attente
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Elle sonne à la porte de son appartement. De son propre appartement. C’est l’une des multiples preuves de sa soumission. Elle a renoncé à ses clés quand ses maîtres lui avaient simplement expliqué qu’une propriété meuble, comme elle le serait dorénavant, ne peut être en possession de ses propres clés : seuls les maîtres et les propriétaires ont des clés ! Seuls ses maîtres peuvent ouvrir et, surtout, fermer les cadenas qui protègent leurs biens les plus précieux. Et c’est ce qu’elle était devenue : un bien précieux et coûteux. Lorsqu’elle sonne à sa porte, elle ne sait jamais qui ouvrira. Ses maîtres n’ont pas d’emploi du temps fixe. Oisifs et riches, ils vivent au gré de leur plaisir et elle faisait partie intégrale de tous leurs jeux et de toutes leurs perversions.
Lorsque ses maîtres sont absents, une bonne s’occupe d’elle. La bonne peut rentrer et sortir à sa guise. Contrairement à elle, la bonne a toutes les clés. Elle a été instruite de ne jamais lui laisser aucune clé. Elle a rapidement appris son rôle de gardienne, et se fait un malin plaisir de tourmenter « Madâââme ». Elle la craint, car cette jeune femme sans trop de scrupules semble avoir pris goût à sa nouvelle fonction de gardienne et dompteuse : elle adore la fouetter et ne semble avoir aucune retenue lorsqu’on lui dit de « fouetter Madame ». Il faut dire qu’elle aussi fait partie de ce grand changement dans sa vie.
Ou sera-t-elle le jouet d’un inconnu à qui ses maîtres l’auront prêtée ? Cette menace, longtemps restée hypothétique, s’était, elle aussi, réalisée, comme toutes les promesses que lui firent ses maîtres.
Après avoir sonné, elle tend l’oreille. Personne ne vient. La bonne serait-elle absente ? Il lui semble impossible d’être oubliée ! Il doit certainement s’être passé quelque chose. Elle attend patiemment. Elle a appris la patience avec eux. Elle doit souvent attendre qu’on vienne la chercher, l’utiliser, la prendre. Elle n’ose même pas sonner à nouveau. Elle se souvient des préceptes qu’elle a appris lors des sessions de dressage : attendre est une forme d’obéissance.
Devant la porte de l’appartement cossu, elle reste immobile. Debout, sa fine silhouette élégamment vêtue d’une jupe étroite et d’une veste en cuir avec un profond décolleté intriguerait quiconque la croiserait. Une étrange voilette, retenue par un bibi noir, recouvre son visage d’une fine résille. Elle est une silhouette anachronique perchée sur des souliers aux très hauts et fins talons. La voilette empêche de montrer son inquiétude. Elle a peur, l’attente est une douleur dans son intensité.
Personne ne monte ni ne descend le large escalier de l’immeuble bourgeois à cette heure de l’après-midi. Elle aura attendu assez longtemps avant d’entendre un cliquetis et le glissement de l’ouverture de la porte. Mais personne n’a ouvert la porte : on lui avait expliqué que, parfois, la porte s’ouvrirait seule grâce à un mécanisme automatique et qu’en ce cas, si personne ne vient l’accueillir, elle doit rentrer et se préparer dans le vestibule.
Ainsi, elle entre dans l’entrée qui se trouve dans l’obscurité et où, effectivement, personne n’est là pour la recevoir : elle est juste autorisée à rentrer, mais personne ne viendra. Cette entrée sans fenêtres, si elle n’est pas illuminée, est d’habitude éclairée par la lumière du jour au travers d’une des trois portes qui se trouvent au centre de chaque mur du vestibule. En général, on laisse ouverte l’une de ces portes. Le plus souvent, lorsqu’elle vivait encore ici, non comme une femme soumise aux maîtres, mais comme femme libre, c’était la porte opposée à l’entrée, celle qui mène au grand salon. Mais aujourd’hui, la porte du salon est fermée et, une fois fermée la porte d’entrée, elle se retrouve seule, dans une presque totale obscurité, comme prisonnière dans ce vestibule. LIRE LA SUITE
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